En janvier 2008, le géant du pneu avait déjà programmé l’explosion du coût du pneu sur son site le moins rentable, dans ce document interne top secret. La fermeture était dans les cartons.
En démentant sans ciller, à plusieurs reprises, toute fermeture programmée de l’usine de Clairoix, depuis les fuites syndicales de novembre dernier, l’équipementier automobile Continental a menti à ses salariés, menti à ses partenaires sociaux et menti au gouvernement.
Le géant du pneu a bien organisé l’explosion du coût du pneu, à Clairoix (le moins rentable des sites européens), comme le prouve le document interne ultra-confidentiel, que nous publions aujourd’hui, signé de Bernhard Trilken, l’un des principaux dirigeants du groupe, chargé de liquider le site. Pire: la date à laquelle ce document a été présenté par son auteur, au club très fermé du staff de direction (janvier 2008), démontre qu’en arrachant le passage aux 40 heures aux Clairoisiens, quelques semaines avant (automne 2007), le géant du pneu savait déjà que l’usine allait fermer. Comment ? Grâce au Conversion cost, ce baromètre financier qui détermine le coût du pneu dans tous les sites Continental (en fonction de la masse salariale et du volume de pneus fabriqués).
Le site lâché après les 40 heures
Ce comparatif très secret de toutes les usines du groupe démontre qu’en janvier2008, la fabrication d’un pneu coûte 9,03 ¤ à Clairoix quand elle est de 8,51 € sur l’autre site français (Sarreguemines, Moselle) et à peine de 5,38 € dans l’usine de Timisoara (Roumanie). À cette date, Continental programme une envolée du coût du pneu clairoisien et ne prend aucune mesure pour enrayer le décrochage du site dans la course interne à la compétitivité. L’équipementier automobile vient même brutalement de changer la direction du site.
L’encre de l’accord 40heures est à peine sèche que son artisan, Thierry Wipff, manager à la main de fer qui a maintenu une productivité accrue sur le gros navire de Clairoix, quitte le site du jour au lendemain.
Contrairement à tous ses usages, le groupe le remplace par Louis Forzy, un cadre intermédiaire qui a fait toute sa carrière sur le site. «Il n’a rien fait pour améliorer la productivité, la rotation d’équipe.Cela nous paraissait vraiment très bizarre», commente un responsable.
Ce changement managérial est-il le signe que le groupe vient de «lâcher» le site de Clairoix ? Les suspicions syndicales d’alors sont aujourd’hui étayées par un fait: les multiples baisses de production que le groupe ne cessera d’imposer au site ensuite, organisant, de fait, la hausse du coût du pneu. «Début 2008, nous fabriquions 8 millions de pneus.Aujourd’hui, nous en produisons 5,150 millions, toujours avec la même masse salariale, se désole ce responsable. Continental a clairement organisé l’augmentation de nos coûts».Une thèse confirmée par cet autre cadre, «écœuré au-delà des mots» et certain qu’au moment même de la signature des 40 heures, «la fermeture de Clairoix était programmée. Il n’y avait pas de date mais elle était déjà dans les cartons.»
LAETITIA GALDEANO