Il est urgent de rompre avec l'emprise de la finance

Publié le par la gauche alternative dans l'Oise

 
http://www.france.attac.org/spip.php?article8883 
 
Point de vue publié dans /Le Monde du 16 septembre 2008 
<
http://www.lemonde.fr/archives/article/2008/09/16/il-est-urgent-de-rompre-avec-l-emprise-de-la-finance-par-jacques-cossart-jean-marie-harribey-et-dominique-plihon_1095760_0.html>/,  

par Jacques Cossart, Jean-Marie Harribey et Dominique Plihon, 
 
Depuis que la crise immobilière des subprimes a éclaté aux Etats-Unis il 
y a plus d’un an, pour atteindre les principales banques et autres fonds 
de placement, beaucoup se sont demandé comment la contenir. Aujourd’hui, 
les nouvelles faillites de Lehman Brothers et de Merril Lynch montrent, 
s’il était besoin, que cette question est doublement dépassée. 
 
Deux digues, en effet, ont été rompues. D’abord, en raison de la 
globalisation du capital, ce ne sont pas seulement les institutions 
financières américaines qui ont été touchées, mais une bonne partie de 
celles du monde entier, tellement la circulation des titres 
hypothécaires avait été grande. Ensuite, déjouant les pronostics de 
nombreux experts qui se voulaient rassurants, la crise bancaire et 
financière a franchi la barrière de l’économie réelle puisque l’économie 
américaine et celle de l’Europe sont au bord de la récession (- 0,3% 
pour le PIB français au deuxième trimestre, - 0,5 % en Allemagne et - 
0,2 % dans la zone euro) et que, au niveau mondial, le ralentissement de 
la croissance est désormais certain. 
 
La raréfaction du crédit consécutive à la fragilisation de nombreuses 
banques a conduit les banques centrales, notamment la Réserve fédérale 
et la Banque centrale européenne (BCE), à injecter des centaines de 
milliards de dollars et d’euros et, pour la première à réduire son taux 
directeur, mais cela n’a suffi ni à sauver la mise de certaines 
institutions financières ni surtout à éviter que l’économie productive 
soit gangrenée. 
 
Deux questions méritent d’être posées. Pourquoi la crise s’est-elle 
globalisée, au point qu’aux dires des voix les plus officielles, nous 
sommes en présence de la crise la plus importante depuis la fin de la 
seconde guerre mondiale, c’est-à-dire depuis 1929 ? Comment empêcher le 
retour des crises, et non pas comment contenir une crise qui a déjà 
répandu ses méfaits ? 
 
La généralisation de la crise financière, ses répercussions sur la 
pratique spéculative des fonds qui ont réorienté leurs placements vers 
de nouvelles valeurs refuges comme les matières premières et les 
céréales, faisant exploser les prix de ces dernières, et la 
fragilisation du système productif sont imputables au capitalisme 
néolibéral qui a imposé sa logique implacable et ses normes à toutes les 
sphères de la société. 
 
La libre circulation des capitaux, les procédures de titrisation, le 
développement des marchés à terme portant sur les produits dérivés, les 
politiques de dérégulation menées par les Etats sur leur territoire 
national ou bien dans un cadre communautaire comme en Europe et les 
facilités de crédit accordées au système financier pour participer aux 
restructurations gigantesques de l’appareil productif mondial, notamment 
par la technique du leveraged buy out (LBO, effet de levier), ont 
multiplié les secousses financières. Crises mexicaine (1995), asiatique 
(1997), russe (1998), argentine (2001), crise de la nouvelle économie 
(2000), crise des subprimes (2007) se sont succédé, une bulle chassant 
l’autre. 
 
Comment pouvait-il en être autrement puisque la promesse 
d’enrichissement perpétuel des détenteurs de patrimoine financier était 
fondée en dernière analyse sur la détérioration de la condition 
salariale : chômage, précarité, déconnexion des salaires par rapport à 
la productivité du travail, augmentation de la durée du travail, 
laminage de l’assurance-maladie et des retraites vouées à être confiées 
à la Bourse. 
 
La pérennisation d’un rapport salarial injuste n’est sans doute pas 
étrangère à la frénésie financière et à l’incapacité ducapitalisme 
néolibéral de se construire une trajectoire stable : 100 000 personnes 
seulement, selon Merill Lynch, disposent d’avoirs financiers équivalents 
au quart du PIB mondial, soit près de 15 000 milliards de dollars (10 
601 milliards d’euros). 
 
L’instabilité chronique est renforcée par la stérilisation des 
instruments traditionnels de régulation. Les banques centrales 
alimentent les bulles financières en période de surchauffe et, plus 
tard, volent au secours des institutions ayant pris trop de risques : 
Northern Rock au Royaume-Uni, Bear Stearns, Fannie Mae et Freddie Mac 
aux Etats-Unis. En Europe, la BCE augmente son taux directeur, 
contribuant ainsi à la surévaluation de l’euro par rapport au dollar et 
aux variations erratiques du prix du pétrole, au risque de l’inflation 
qu’elle prétend combattre et malgré la récession imminente. L’«échec 
des négociations » de l’Organisation mondiale du commerce est 
l’aboutissement de l’incapacité de cette instance, dont le seul critère 
est la concurrence exacerbée, à réguler sur une base coopérative les 
rapports entre les Etats. L’aggravation des tensions géopolitiques 
(Moyen-Orient, Balkans et Caucase) et des politiques sécuritaires 
doivent être vues comme les conséquences du fait que le monde est livré 
à une logique mortifère. 
 
Un nouveau Bretton Woods est donc indispensable. Mais pas n’importe 
lequel. N’oublions pas que la principale proposition formulée en 1944 
fut rejetée : la monnaie mondiale et l’Union de compensation envisagées 
par Keynes ne virent jamais le jour pour laisser le champ libre au 
dollar et à l’hégémonie américaine. La taxation des transactions 
financières et des revenus financiers est devenue une nécessité 
impérieuse, non seulement pour rétablir un contrôle des mouvements de 
capitaux, mais aussi pour financer les biens publics mondiaux. 
 
En outre, une nouvelle architecture monétaire et financière 
internationale n’aurait aucune chance d’améliorer la situation si, dans 
le même temps, les « réformes structurelles » des marchés du travail 
étaient poursuivies, Au contraire, elles auraient pour conséquence de 
renforcer la financiarisation des économies française et européenne 
puisqu’elles signifieraient une reprise de la détérioration de la part 
salariale dans la valeur ajoutée, aujourd’hui ramenée à un niveautrès 
bas, comme le reconnaissent bien tardivement l’UE et le Fonds monétaire 
international (FMI). 
 
Décidément, le capitalisme est indécrottable. Plus il se rapproche de sa 
« /pureté/ » théorique analysée par Marx (le surplus de valeur pour 
l’actionnaire et rien que pour lui), plus il accroît le risque de 
délitement des sociétés et éloigne la perspective de régulationde la 
planète. Jamais nous n’avons été aussi proches du franchissement de 
limites, au-delà desquelles le saut dans l’inconnu pourrait être 
catastrophique. Contenir la crise financière, non, c’est trop tard. 
Faire reculer l’emprise de la finance qui en est la source, il est plus 
que temps. 
 
Jacques Cossart, Jean-Marie Harribey et Dominique Plihon sont 
économistes, membres du conseil scientifique d’Attac. 
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Publié dans réflexion - débat

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