La refondation du PCF sur lui-même a échoué ...

Publié le par la gauche alternative dans l'Oise

... Une autre organisation politique est possible (Contribution au 34ème congrès du PCF)


samedi 13 septembre 2008 par Farid

Cette contribution au 34ème congrès mêle des réflexions générales concernant l’avenir du communisme politique en général et du PCF en particulier, ainsi que des éléments sur mon expérience de membre du Conseil national. J’aborde successivement l’enjeu principal de l’affrontement avec nos adversaires - à savoir l’ambition de la transformation de la société -, l’impasse de l’ancienne gauche et de nos choix stratégiques récents, la crise existentielle de la direction, le choix d’assumer pleinement la référence au communisme et la nécessité d’ouvrir avec d’autres un processus de création d’une nouvelle force politique. L’ambition de la transformation de la société

A travers le dénigrement du communisme politique, et sa marginalisation durable, ou au contraire grâce à sa revivification et à sa refondation créative, se joue une part du combat global pour l’émancipation.

Ce que visent les adversaires des communistes n’est en effet pas d’abord de régler des comptes avec l’histoire du socialisme réel ou avec un parti, même si pour eux l’histoire du socialisme réel et la critique du PC sont des leviers. Ce qu’ils combattent, c’est une transformation véritable des rapports sociaux, une transformation de la société.

Certains considèrent que le combat émancipateur est en définitive dangereux. Parce qu’ils ne croient pas possible que les humains aient la capacité de décider d’être plus justes, ils trouvent qu’il s’agit là du « passé d’une illusion », ou d’une utopie puérile. Ils tirent comme conclusion du fait que des communistes ont, dans les pays qui se sont réclamés du communisme ou du socialisme, porté la main sur les libertés que toute ambition de dépassement des dominations est néfaste. D’autres estiment préjudiciables à leurs intérêts l’existence d’un courant politique revendiquant de changer en profondeur l’ordre social.

Ceux qui n’ont pas cessé depuis des années de lutter contre le communisme et les communistes, ceux qui ont décrété à la suite de François Furet, ou qui croient, à la « fin de l’histoire » sont souvent en réalité des laudateurs du système capitaliste. Peu leur importe que le capitalisme ne soit plus le profond moteur social qu’il fut après la Révolution française, puisqu’ils ont la conviction qu’aucun autre monde n’est possible.

Ce sont eux qu’Alain Badiou met en cause comme « le pouvoir d’une maigre oligarchie de dirigeants d’entreprises, de détenteurs de capitaux, de politiciens consensuels et de stars médiatiques », manière de signifier clairement que nous ne sommes pas seulement là dans des échanges philosophiques ou intellectuels mais qu’en fait les promoteurs de la pensée unique ont bien intérêt à ce que le système qui les rétribue perdure. Il est vrai qu’on a trop tendance à ne pas oser désigner clairement certains de nos véritables adversaires pour ce qu’ils sont : des opportunistes, des profiteurs, des démagogues etc, pleins de contradictions. Nos mises en cause sont beaucoup trop polies.

Il importe cependant de ne pas se tromper d’ennemi. La différence est énorme entre ceux-là, les indécrottables promoteurs du libéralisme, les casseurs d’espoirs - en fait une poignée d’individus surmédiatisés - et la majorité des citoyens, pour qui le communisme ne relève pas du possible, même lorsqu’il pourrait être « souhaitable ». Ils ne perçoivent rien du communisme, notamment du fait que nous n’arrivons pas à dire ce qu’il est depuis au moins la chute du mur de Berlin, ou depuis le programme commun, à moins que ce ne soit depuis 1968, etc.

Ceux-là ne nous reprochent pas de vouloir changer le monde, de combattre les injustices et d’envisager un au-delà du capitalisme et des dominations. Mais ils doutent franchement de la possibilité de le faire. A la limite ils « font confiance » à des élus communistes pour mettre en œuvre des politiques sociales, mais ils ne croient pas que cela puisse changer véritablement leur vie.

Le métier des premiers est de faire que le doute des seconds deviennent une certitude : que le doute sur la possibilité d’ouvrir une autre ère des rapports entre les humains se transforme en certitude que cela n’est pas possible, et que cette utopie concrète est même néfaste.

Voilà l’entreprise en cours ; mais elle se heurte à de nombreuses résistances. Des résistances actives, comme celles du mouvement social, de nombreux militants, d’intellectuels et de citoyens qui sans proposer encore une véritable alternative politique n’en sont pas moins porteurs d’espoirs d’autre chose ; des résistances « passives », aussi, avec ses espoirs spontanées qui ne manquent pas de percer dans le mouvement de la vie, ces utopies qui n’en finissent pas d’apparaître et de faire bouillir la marmite de l’utopie (mais une utopie souvent désincarnée).

A la veille du 34ème congrès du PCF, il importe de bien saisir ce que l’ère Sarkozy tente de faire rentrer durablement dans les têtes, l’essentiel de ce que l’idéologie dominante tente de distiller : le combat principal de Sarkozy et des siens est d’effacer des consciences la possibilité d’un au-delà du capitalisme. Et il importe de saisir ce qui se joue dans des polémiques et des débats publics où toujours les mêmes « intellectuels » viennent proclamer la mort du communisme et la gloire du capitalisme. Et aussi de comprendre jusqu’où peuvent aller les parti-pris de certains, lorsque les accusations d’antisémitisme sont en fait le masque derrière lequel il est reproché à tel ou tel son engagement en faveur d’une critique radicale de la société actuelle (qu’elle soit communiste, libertaire, écologiste ou qu’elle n’ait pas de nom). Nos adversaires font preuve d’une grande violence.

Tout cela doit nous aider à prendre nous-mêmes la mesure de ce que le combat pour l’émancipation met en question, de ce qu’il implique comme détermination, comme inscription dans un temps long, contre les visées opportunistes et les illusions sans lendemain.

Notre politique, notre action doivent se situer dans le long terme, et notre action quotidienne doit être déterminée par les questions de fond. Nous ne cherchons pas à modifier la conjoncture, même si toute avancée conjoncturelle desserrant l’étau des dominations apporte l’expérience que cela est possible ; nous cherchons à concevoir une autre manière de faire société.

En fait, tous les « partisans de l’émancipation », tous ceux qui envisagent un au-delà du capitalisme, devraient s’inquiéter du délitement actuel du communisme politique en France et du PCF : même ceux qui pensent que la mort de l’ancien est le passage obligé d’une construction nouvelle peuvent faire le constat qu’il y a là un recul idéologique.

Mais si tous les « partisans de l’émancipation » ont de bonnes raisons de s’inquiéter du délitement du communisme politique et du PCF, tous les communistes, eux, devraient se soucier de produire les actes forts permettant précisément de rompre avec ce délitement et de relancer le combat émancipateur.

La rupture nécessaire concerne non seulement la matrice historique caduque de l’organisation communiste aux yeux du plus grand nombre - parce qu’elle signifie logique pyramidale, verticalité, délégation là où s’inventent aujourd’hui des pratiques horizontales, de réseau, fondées sur l’appropriation des savoirs - mais aussi la prise en compte des aspirations et des possibilités de notre temps. Un abandon de plus, prolongeant les autres et leur donnant (peut-être) le coup de grâce ne suffirait pas pour une relance du communisme politique.

L’impasse de l’ancienne gauche

Une des leçons des trente dernières années est qu’il n’existe pas d’espace entre le triomphe du néolibéralisme, qui inclut aujourd’hui le divorce en train d’être consommé entre le libéralisme économique et le libéralisme politique, et son dépassement radical. Non seulement les gouvernements sociaux-démocrates ont échoué à humaniser le capitalisme, comme en témoignent les périls écologiques et l’accroissement considérables de toutes les inégalités, en France et dans le monde, mais la social-démocratie n’a plus rien à proposer : ni vision cohérente de la société, ni critique globale du capitalisme, ni alternative politique, ni projet ni programme permettant une franche réorientation des politiques menées.

Plutôt que des aménagements qui ne changent rien au fond, - à quoi bon faire de la politique si c’est pour ne rien changer ? - , nous préférons une philosophie politique qui pose les questions de l’essence des pouvoirs, qui cherche à changer la nature des relations humaines et des relations de l’humain avec la nature, une politique qui prenne de front le problème d’une société de consommation qui conditionne les individus et contrôle leur désir, pour lui préférer une éducation qui forme des esprits libres.

Un autre choix est de faire silence sur l’essentiel des dominations et sur les réalités des intérêts contradictoires qui existent dans notre société. Mais c’est faire l’impasse sur le fait qu’il n’existe pas deux mondes (sauf dans certains clichés, y compris militants) : l’un des pauvres et des opprimés, et l’autre des riches et des privilégiés. Il existe une multitude de rapports sociaux qui en bonne part se structurent autour des grandes aliénations historiques : la richesse des uns fait la pauvreté des autres, la captation des pouvoirs par les uns fait la dépossession du plus grand nombre, la concentration des pouvoirs fait l’inculture politique de masse, le pouvoir patriarcal fait la domination des femmes, les privilèges de certains font les discriminations etc…

Existe-t-il sur la planète des moyens pour que chacun se nourrisse, accède à l’eau, à la prévention et aux meilleurs soins, vive sous un toit, accède à l’éducation, au savoir et à la culture… ? Oui, les moyens sont déjà là et c’est l’ordre économique, social, politique, culturel et symbolique qui interdit que chacun accède à ses droits fondamentaux, quitte à s’appuyer et à stimuler l’incorporation de la domination.

Songeons que là où autrefois le capitalisme incarnait la liberté face au socialisme de caserne, il est aujourd’hui fauteur de guerre, il contredit les aspirations individuelles et collectives à l’émancipation… Songeons que là où il était synonyme de progrès économique et tolérait des avancées sociales majeures, y compris des conquêtes « communistes » (comme la sécurité sociale), il menace maintenant la planète, asservit des individus, paupérise massivement.

Cela conduit à envisager de grandes batailles offensives mettant en cause la légitimité du capitalisme et des néolibéraux, et non à s’en tenir aux batailles défensives sur les terrains choisis par nos adversaires. Au passage, est-on vraiment sûr que les batailles défensives soient plus simples à mener et plus gratifiantes que les batailles offensives ? Ou avons-nous été formatés pour penser cela ?

Ouvrir le champ des possibles

Pour rouvrir le champ des possibles que les années 80 et 90 ont peu ou prou enterré, pour sortir le spectre du communisme de l’ombre dans laquelle les fossoyeurs des questions de fond n’ont de cesse de le plonger, il s’agit d’abord de prendre enfin la mesure que les communistes ne sont pas seuls contre tous, que le PCF n’est pas et ne sera jamais plus le parti-guide de la Révolution.

La transformation de la société sera démocratique, œuvre du plus grand nombre, ou alors elle sera une révolution qui poursuit la dépossession des citoyens de l’essentiel des choix - une révolution conservatrice de ce qui fait l’ordre social d’aujourd’hui -, c’est-à-dire qu’elle ne sera pas communiste au sens où nous l’entendons aujourd’hui.

Au Conseil national du PC, nous nous trouvons souvent dans cette discussion impossible : les uns appellent à la construction d’un nouvel espace politique de la gauche, prenant acte de la mutation idéologique du PS et de la déshérence du peuple de gauche (et non de sa disparition) ; les autres considèrent que l’espace politique d’une gauche de gauche n’existe pas, ou que le PC seul doit prétendre l’incarner. Nous sommes dans le déni permanent de l’existence de ce peuple de gauche que nous prétendons pourtant sans cesse rassembler dans les formes anciennes (ralliement, compagnonnage…). Et cela alors même que nous ne cessons de dire que les formes anciennes de l’action politique sont caduques.

Il s’agit donc d’oeuvrer à un rapprochement des courants politiques et idéologiques et des individus qui peu ou prou se situent dans la visée d’un dépassement de toutes les dominations. Je ne vois pas d’objectif de congrès plus important que celui de se demander comment réunir - pas à pas, dans la durée - les conditions pour réussir des percées idéologiques, des constructions politiques, des convergences pour empêcher une victoire durable des libéraux et l’effacement de l’hypothèse communiste.

Ne pas le faire, c’est irrémédiablement devoir se raccrocher au PS, relancer les stratégies d’union au sommet, ou se lancer dans une traversée du désert qui signera notre disparition du paysage politique en tant que force influençant vraiment la société.

Une crise profonde, existentielle de la Direction nationale

En 2000, j’ai fait partie des nouveaux élus au Conseil national, disons « au titre de mon engagement » sur des combats sociétaux. J’avais depuis plusieurs années créé ou contribué à animer plusieurs collectifs thématiques (lutte contre le sida ; drogues et toxicomanies ; lutte contre l’homophobie) et participé à certains secteurs (santé), sur des sujets qui n’étaient pas la tasse de thé des dirigeants et auquel le PCF était en fait soit indifférent soit carrément hostile1.

Huit ans donc de responsabilité, et autant le dire tout de suite : un sentiment de gâchis énorme et d’échec, avec le constat guère ambivalent d’une dégradation constante des modes de travail2. Je suis arrivé au CN comme animateur de réflexion et d’initiatives thématiques, mais ces espaces se sont épuisés, faute d’avoir été pris en considération.

Depuis environ deux ans, la dégradation du climat au CN a été très importante, sur fond d’un manque patent de travail de fond, d’un défaut à peu près total d’invention de nouveaux modes de travail et de débat3. Ce sont des choses concrètes qui révèlent le sérieux ou au contraire l’indigence du travail d’une direction : le nombre de CN tenus en semaine, alors que depuis des années il est connu que cela rend difficile la participation des salariés en milieu ordinaire qui en sont membres ; l’absence de modes d’organisation des débats permettant une interactivité et une production minimale en commun, au lieu de la sempiternelle succession d’interventions, le pouvoir exorbitant de la secrétaire nationale (temps de parole 5 à 10 fois plus longs que les autres intervenants, pouvoir de conclure, pouvoir d’arbitrage sur les amendements…).

La direction du PCF est en fait concentrée entre quelques mains qui disposent de tous les leviers d’information, des moyens financiers, des relations avec les fédérations. Au lieu d’esquisser avec « toute la mesure nécessaire » ces constats, les premières versions des textes préparatoires mettent la situation actuelle sur le dos de l’existence de tendances, ignorant totalement que le vrai problème est celui de l’absence de délibération démocratique.

Durant ces dernières années, je n’ai jamais été sollicité pour rédiger une note (mais j’en ai rédigé quelques-unes), pour participer à une commission, à une réflexion, pour représenter le Parti quelque part…

De 1995 à 2006, j’ai animé une revue abordant de front de très nombreux enjeux politiques (largement diffusé au sein de la direction), et depuis début 2007 j’anime un site Internet sur les mêmes sujets4 : cela n’a jamais provoqué l’ombre d’une sollicitation.

Bien sûr on peut noyer le poisson en affirmant que chaque membre du CN peut comme il l’entend animer un secteur de travail et proposer des initiatives (c’est ce que j’ai fait). Il se trouve en fait que notre système de direction est organisé pour décourager de fait l’initiative de ses membres, en dehors des grands secteurs légitimes.

Au fur et à mesure des réunions du Conseil national5, je me suis essayé à intervenir davantage sur des thématiques de politique générale, vu l’indifférence à l’égard des interventions sur des thèmes (significative de l’indifférence générale sur la plupart des questions sociétales, considérées comme secondaires par rapport à l’essentiel du combat politique). J’ai mesuré et assumé le catalogage qui a résulté de ces interventions. Je me suis de fait rapproché des « refondateurs ».

Notre bilan collectif est « globalement négatif ». J’en prends ma part, mais uniquement ma part c’est-à-dire celle d’un salarié travaillant à temps plein, membre de base du CN auquel n’a jamais été confiée la réalisation d’une introduction (ni au CN ni dans sa fédération, le 93), sans mandat électif6… Les points de vue différents de celui du noyau dirigeant sont « tricards » à la direction du Parti.

Bref, le premier point me semble être simple mais déterminant : nous ne savons pas travailler collectivement, avec nos différences.

Le second point est que le système de promotion à des responsabilités repose sur la confiance politique, la complicité, qui confine à des formes de conformisme parfois ahurissantes. Dans ce dispositif, la différence ou l’apport spécifique sont seulement des cautions.

Pas un rapport au Conseil national n’a été présenté tout au long de ces années par un membre du CN réellement en désaccord sur des points essentiels avec la ligne du noyau dirigeant. Eventuellement, on s’amuse à confier le rapport à tel ou tel qui a manifesté quelques positionnements timides critiques dans la période, mais alors l’autocensure fonctionne à plein et quelques interventions bien placées en cours de réunion viennent rectifier le tir initial.

De ce fait, du fait qu’il n’existe pas d’espace pour un dialogue et une avancée conjointe sur des sujets de fond, tout n’est que conflits et rapports de force. J’ai longtemps cru que le PCF échappait malgré tout aux manières de faire des autres partis, notamment du PS. C’est faux. Et c’est parfois même pire car le refus de reconnaître les tendances ou les sensibilités joue contre la transparence. En fait, les jeux de pouvoirs sont très présents au sein du cercle dirigeant. Ils en déterminent en bonne part les interventions7.

Il se trouve donc que chacune des réussites des dernières années ont été arrachées non par la conviction mais par des rapports de force. On peut le regretter mais c’est comme cela que ça marche (mal).

Il en a été ainsi en 2004, lors des régionales, en Ile-de-France. C’est un rapport de force qui a permis que la gauche populaire et citoyenne soit possible, et cela dans des conditions difficiles8. Il en a été ainsi en 2005 lors de la bataille pour le Non, où le PCF n’a signé l’appel des 200 qu’après avoir tergiversé. Il en a été ainsi en 2006 pour participer à la mise en place du cadre unitaire en vue de la présidentielle.

Depuis fin 2006 – début 2007, le roi est nu : il est clair que la volonté unitaire de cette direction s’arrête là où une partie du pouvoir pourrait lui échapper, ce qui est je pense résolument contradictoire avec l’ambition communiste, avec tous nos discours.

Je porte témoignage des raidissements terribles d’appareil qui ont eu lieu à cette occasion, et aussi du retour de pratiques d’un autre âge. Cela n’a trompé personne, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur.

Soyons précis : j’ai participé à un collectif antilibéral d’entreprise qui, le jour du vote sur la candidature à la présidentielle, a compté deux ou trois fois plus de votants que de participants habituels à ses activités ; j’ai vu les compte rendus de collectifs bidons créés pour donner plus de délégués au PCF à Saint-Ouen ; j’ai aussi été témoin des conditions de l’échec de la tentative de construire une candidature de compromis pour éviter la catastrophe.

Le principe de réalité

Ce congrès est pour moi celui de la dernière chance pour le PCF de ne pas entrer dans une déliquescence irrémédiable (bien au-delà d’un affaiblissement déjà considérable) et à défaut de s’être transformé sur lui-même, d’être un acteur déterminant de la création d’une autre chose. Qu’il se situe dans la continuité des précédents, avec leurs avancées courtes inaptes à révolutionner nos pratiques et notre rapport aux autres, qu’il ne donne aucun signe fort que rien ne sera plus jamais comme avant, et des milliers de communistes choisiront de mettre leur énergie ailleurs. Qu’il ouvre une nouvelle période, de mise en question et de construction, et tout est possible.

Ma conviction est que nous ne pouvons pas nous situer dans la continuité des efforts accomplis depuis des décennies. Lorsque j’ai adhéré en 1988 - à 17 ans - pour transformer la société, j’avais l’espoir de transformer le parti de l’intérieur. Dans nos débats internes, cet espoir m’a guidé, motivé, mobilisé pendant des années.

Déjà bien mal en point depuis des années, il s’est douloureusement effondré en 2007, lorsque la direction du PCF a préféré briser la construction d’une candidature unitaire lors de la présidentielle.

Pour d’autres, beaucoup d’autres, une large majorité des adhérents de ma génération, l’espoir de voir le PCF se transformer a disparu autrement, à d’autres moments, peu importe quand à la limite. Scruter où sont passés ces militants, ces dirigeants des années 90 est un exercice cruel : la plupart l’ont quitté ou se sont mis aux abonnés absents. Alors, continuer ou transformer ?

La lecture des contributions déjà parues témoigne qu’il n’existe pas de consensus sur le diagnostic. Les explications sur la situation actuelle diffèrent sensiblement, et la profondeur de la crise est parfois gommée ou déplacée. La contribution de MG Buffet est révélatrice du refus d’une quelconque mise en question des choix de la direction qu’elle anime et de sa responsabilité politique dans l’échec que nous connaissons.

La maison se vide, la démobilisation est générale, mais on fait comme si la vie du PCF allait continuer comme avant, moyennant quelques ajustements. Or, comment pourrait-on repartir sur de nouvelles bases, si on ne commence pas par une analyse critique de ce que nous avons fait et de la situation dans laquelle nous sommes : nous sommes disqualifiés aux yeux du plus grand nombre de ceux là même que nous sommes censés réunir, fédérer ou faire converger !

Vient alors le constat qu’il existe un espace critique du capitalisme et du besoin de communisme, et la question de la manière de s’organiser pour transformer la société. On ne répond à la question « existe-t-il de manière réaliste pour la relance du PCF ? » en décrétant que oui, en redressant la tête et en disant que cela est possible. On doit argumenter.

L’espace pour une relance du PCF a probablement existé, mais tout le monde voit bien que le coche de cette relance a été loupé et qu’il n’existe plus. Ce coche aurait pu être pris après l’effondrement des régimes de l’Est européen, ou peut-être encore après l’échec de la présidentielle de 2002.

Au lieu de cela, nous avons multiplié les réformes du moule existant, sans prendre suffisamment au sérieux les arguments qui nous étaient opposés : notre marquage par rapport à l’histoire à l’Est, notre difficulté à innover en termes de pratiques et de conception de la politique, le défaut d’une vision utopique incapable de s’incarner dans des propositions concrètes, l’insuffisance de nos orientations stratégiques, sur les alliances, sur la gauche, nos rapports avec le PS… Si nous constatons que nous n’avons pas réussi depuis des années à mettre en chantier le projet que nous appelons de nos vœux, n’est-ce pas que nous n’avons tout simplement pas le creuset et qu’en toute simplicité dialectique nous n’avons pas l’outil qui nous permettrait qu’il en soit autrement ?

Autres questions : avons-nous maintenant les forces humaines motivées pour réaliser ce que nous n’avons pas réussi à faire depuis des années ? Avons-nous renouvelé nos pratiques, nos méthodes, notre rapport à la société ? Avons-nous de nouveaux rapports avec la société civile, avec le mouvement social, avec les syndicats, avec les intellectuels, avec le monde de la culture et de la création ? Avons-nous compris pourquoi nous sommes passés à côté de tant de mouvements sociaux, d’apports théoriques, dès lors qu’ils n’étaient pas ni de notre organisation, ni des compagnons de route ? Avons-nous par exemple investi la question, cruciale dans une visée d’émancipation, des libertés ?

La réponse à ces questions est cruelle pour nous tous mais elle s’impose : c’est non, nous ne l’avons pas fait, ou nous l’avons fait à reculons, avec tellement d’hésitation, de prudence ou de timidité que les avancées alors esquissées se sont estompées au bénéfice des couleurs toujours dominantes de nos rhétoriques bien huilées. Un certain économisme nuit gravement à la santé du combat pour l’émancipation, ce qui est aggravé par l’absence de réflexion critique sur l’Etat, par le poids des tabous (sur le nucléaire par exemple), le désintérêt pour les questions qui ont émergé dans les années 60, l’absence de batailles sur les grands sujets qui motivent les jeunes générations (lutte contre les discriminations, développement de cultures alternatives…).

On ne peut refaire l’histoire, et ce qui compte maintenant c’est de savoir quelles conséquences nous tirons de ces constats. J’en tire pour ma part l’idée que notre matrice ne permet pas de répondre aux exigences contemporaines.

La question de l’organisation : s’organiser tout autrement

Il se trouve qu’il existe dans notre société une foule de forces et de citoyens qui aspirent à une transformation de la société, qui désirent faire de la politique ou s’y intéressent avec le souci qu’elle serve à améliorer leur vie. Cette idée est à peu près consensuelle au sein du PCF mais une autre l’est beaucoup moins alors qu’elle relève aujourd’hui de l’évidence : ils ne viendront jamais au PCF. Parce qu’il leur apparaît marqué par le passé, par l’histoire ; parce qu’il leur parait ne pas prendre en compte des enjeux à leurs yeux essentiels…

Il ne sert à rien de marteler que nous voulons convaincre que notre creuset est bon, comme il est vain de vouloir réaliser une charlotte dans un moule à tarte : essayer coûte que coûte d’y placer des biscuits à la cuiller, même en y consacrant « tous nos efforts » n’a aucune chance de donner un gâteau savoureux.

Le principe de réalité doit amener à ce constat : nous ne sommes pas et nous ne serons pas en mesure de convaincre tant que nous n’aurons pas réalisé les ruptures nécessaires, tant que nous n’aurons pas enclenché les convergences possibles, en construisant l’espace politique nécessaire avec une partie au moins de ceux qu’il a vocation à rassembler.

Des propositions concrètes pour l’immédiat

Etre capable de nous mettre en question, c’est le cœur du problème. Il faut pour cela mettre de côté le sentiment de sécurité dans lequel on se retrouve si souvent baigné dans nos réunions, comme si nous étions encore le PC d’il y a trente ans, ou le sentiment que la solitude est le summum de la noblesse ou de la dignité de la politique, une preuve de pureté révolutionnaire. Et il faut bannir les comportements de diabolisation, de mépris, les accusations et sous-entendus malveillants, qui n’ont pas leur place dans une force d’émancipation.

Il existe un enjeu de métissage avec d’autres cultures politiques. Il en est ainsi avec l’écologie de gauche, avec les libertaires, avec des expériences militantes politiques, syndicales, associatives, avec des pratiques de réseaux et les cultures alternatives… Métissage : non pas incorporation par nous des idées des autres, non pas le mouvement inverse, mais mélange, partage, qui n’empêche nullement que les différences ou les divergences soient assumées, parlées, travaillées dans la durée. Mais pour que cela soit possible, il faut reconnaître ne pas détenir la vérité.

Nous n’avons pas pris suffisamment au sérieux l’objection concernant l’étiquetage du communisme, le repoussoir que constitue le mot pour nombre de citoyens susceptibles a priori d’être partie prenante de nos combats.

Il est à cet égard contreproductif de se réfugier derrière l’idée, défensive, que le communisme n’a jamais existé et que le système soviétique n’avait « rien de communiste ». On veut dire par là que le communisme de Marx ne portait pas nécessairement en lui-même les tares et les dérives qui ont été commises en son nom ; et l’on veut dire que ce que nous souhaitons pour l’avenir n’a rien à voir avec ce qu’a été le socialisme réel du 20ème siècle. Mais cela fonctionne comme un déni de l’évidence : le communisme politique a pris la forme de régimes autoritaires qui en ont été la négation.

Il convient plutôt de dire que les expériences communistes du 20ème siècle ont échoué, porteuses de tares dramatiques, et que cet échec ne signifie d’aucune manière l’impossibilité de transformer la société : il n’est écrit nulle part que cet échec condamne toute tentative de transformer la société…

Surtout, je ne partage pas l’idée d’abandonner le mot « communisme », car je pense que se joue là en fait sinon l’abandon du combat émancipateur tout entier, du moins un nouveau recul idéologique majeur. Il faut au contraire pleinement assumer le mot : le combat pour l’émancipation tout entier reculerait si nous cédions sur ce point. En nous sommant de mettre le mot dans un cercueil, c’est en fait l’espoir d’une transformation de la société qu’ « ils » veulent enterrer.

Et je pense aussi que l’on peut ne rien gâcher de l’immense ambition que porte le communisme en constituant une force organisée qui agrège des forces et des individus autour de l’élaboration d’un projet d’émancipation, dans la mesure où l’ambition communiste y est présente en tant que tel, et organisée.

Il est au moins une leçon que m’a apprise ma participation au Conseil national : il faut être patient, même lorsque l’on n’a pas le temps ! On ne peut envisager qu’une fée vienne d’un coup de baguette magique transformer le PCF, agréger les forces nouvelles susceptibles de construire ensemble une force de transformation sociale… L’enjeu du congrès est de savoir si nous ouvrons ou non un processus en ce sens.

L’enjeu est de savoir si nous préférons une aventure collective ouverte avec d’autres, ou si nous préférons la gestion solitaire du PCF tel qu’il est, c’est-à-dire sa transformation en une sorte de PRG communiste, tantôt force d’appoint du PS, courant d’une gauche convertie majoritairement au social-libéralisme, tantôt mouvement marginal de la gauche de la gauche (avec la concurrence du NPA, déjà installé dans le paysage politique avant même sa naissance). Ainsi se dessinerait une alliance des contraires - opportuniste s’agissant des rapports avec le PS, puriste surtout en dehors des élections qui structurent la vie politique nationale - aboutissant inexorablement au déclin.

En fait, contre toutes les tentations de réitérer ce que nous avons fait depuis tant d’années, des alliances classiques d’une gauche qui n’existe plus à la tentation de devenir une petit secte radicale, il faut prendre de manière beaucoup plus offensive la situation actuelle. La direction actuelle du PCF a échoué autant par incapacité à prendre des initiatives politiques que par les ornières qu’elle a choisi de maintenir coûte que coûte, en connaissance de cause, en 2006-2007, par manque de courage politique.

Une autre organisation politique est possible, au sein de laquelle le communisme, les communistes ont toute leur place ! Cette organisation est nécessaire au combat pour l’émancipation.

Notes : 1. Ecrivant cela, je pense aux soutiens actifs qu’avec les camarades de ces différents collectifs nous avons trouvé au sein de la direction, parmi lesquels ceux de Serge Guuichard et de Martine Durlach ont été particulièrement précieux. 2. Une exception important a été le travail mené au cours de la campagne bouge l’Europe, sur le thème "Bouge l’Europe contre le sida", avec Francis Wurtz. Une autre exception a été le travail mené au cours de la campagne présidentielle de Robert Hue, avec Dominique Grador, sur les drogues et les toxicomanies. Dans l’indifférence générale, notre candidat a été alors porteur de propositions novatrices qui restent totalement d’actualité (mais qui s’en souvient ?). Une autre expérience a été le travail mené à l’occasion des Régionales de 2004 en Ile de France. 3. Je note que les textes élaborés en vue du congrès font en partie ce constat, en évitant de dire que l’exécutif en porte la responsabilité. 4. Il s’agit de la revue Combat face au sida (santé drogues société), trimestriel publié d’octobre 1995 à janvier 2006, et du site www.combatenligne.fr. Le manque d’intérêt au sein de la direction pour cette expérience originale de longue durée a pour moi quelque chose d’inexplicable. 5. J’y ai fait de nombreuses interventions. Celles faites depuis début 2005 sont sur le site : http://communiste.mouvement.free.fr/ 6. Malgré tous les discours, le nombre de camarades (y compris les "jeunes") qui cumulent des responsabilités et les mandats est significatif. Le pouvoir est partagé entre camarades dignes de confiance… 7. Sur ce point, j’ai vu ces dernières années de nouveaux responsables, jeunes, arriver au CN avec les mêmes volontés de faire avancer des questions sociétales, se confronter à la même indifférence. Jamais la présidence du CN ,’a proposé de réfléchir sur la prise en considération de ces questions. Les campagnes menées ont toujours été élaborées à partir de la détermination très forte que quelques individus motivés arrachant des moyens et contraignant les dirigeants. 8. Les rôles joués respectivement par Alternative citoyenne, par Pierre Zarka et par Patrick Braouzec ont été déterminants. Nos partenaires ont été fort conciliants alors même que notre direction a multiplié les embrouilles, y compris en termes d’élus au final.

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Publié dans réflexion - débat

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