Vers une nouvelle gauche antiproductiviste européenne ? par Paul Ariès
L’Italie a de nouveau la Berlusconi.
Sarkozy fut le premier à féliciter son clone pour sa réélection triomphale.
Quelles leçons pouvons-nous tirer en France de cette tragédie italienne ?
Tout d‘abord qu’un même masochisme réunit les électeurs des deux côtés des Alpes. Ensuite que l’expérience malheureuse de deux gouvernements Berlusconi n’a rien appris au peuple italien, pas plus qu’une mandature Sarkozy ne suffira à vacciner l’électorat français.
Cette droite italienne qui revient aux affaires est encore plus à droite que l’ancienne.
Ce scénario de droitisation continue est aussi l’hypothèse la plus probable pour la France.
La gauche italienne est totalement défaite. La gauche radicale a disparu du Parlement.
Walter Veltroni, ex-dirigeant communiste et leader du nouveau Parti démocrate a de ce point de vue totalement réussi son pari : éliminer la gauche de la vie politique italienne. On se souvient de son slogan de campagne « Nous sommes réformistes, non de gauche » et de sa volonté affichée de « se placer à équidistance entre les travailleurs et les entreprises... ». La situation en Espagne ne vaut guère mieux : le leader « socialiste » Zapatero a été réélu en mars au terme d’une campagne ouvertement « orange » qui ne lui a cependant pas permis de mobiliser l’électorat centriste. La coalition écolo-communiste « Gauche unie » a, elle, très fortement reculé et la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) s’est effondrée.
En France aussi, les gauches peuvent totalement disparaître de la scène politique.
Pas seulement la fausse gauche qui fait la politique de la mondialisation capitaliste avec simplement un zeste de compassion pour ceux qui ne savent pas s’adapter assez vite.
Mais la vraie gauche, celle qui aspire encore à une transformation sociale qu’elle se donne pour objectif d’arriver au pouvoir pour utiliser l’Etat dans sa lutte contre le capitalisme ou celle qui, avec John Holloway, entend changer le monde sans prendre le pouvoir. Cessons de les opposer : ces deux gauches forment un seul parti et gagneront ou perdront ensemble. Elles perdront si le peuple de gauche, ses militants et ses leaders persistent dans la voie actuelle de division. Car face à l’échec d’une convergence par le haut, alors que ce qui sépare Mélenchon de Buffet est bien moins important que ce qui oppose le premier à la direction socialiste et la seconde aux courants néo-staliniens qui refont surface au sein du parti communiste et face aussi à l’échec d’une convergence par le bas, en l’absence d’un projet fort et de leaders emblématiques capables de l’incarner, le plus probable est bien la crispation des appareils et le narcissisme des petites différences au nom de la défense des identités politiques….
Cette tentation est celle de la défaite, celle qui conduirait à la réélection de Sarkozy en 2012 ou à la victoire électorale d’un rose-orange acquis aux thèses de la mondialisation joyeuse… La seule façon aujourd’hui de faire mentir cette histoire est un volontarisme politique, volontarisme tempéré cependant par l’existence de réelles convergences entre nos courants. La refondation n’est pas en effet d’abord une affaire d’appareil mais de refondation théorique.
Convergence autour de deux thèses et de trois champs de propositions.
Première thèse : le sarkozysme comme le berlusconisme ne sont pas seulement la continuation de la même droite, même beaucoup plus à droite, car ces greffons de la contre-révolution conservatrice mondiale considèrent que les trois périodes historiques ouvertes par 1917, 1789-1793 et les Lumières seraient de simples parenthèses qu’il serait possible de refermer... Tant que nous ne tirons pas toutes les conséquences du fait que la période est contre-révolutionnaire, nous nous tromperons tactiquement et stratégiquement comme le prouve la difficulté des gauches à penser la nature des réformes qu’impose cette contre-révolution. Nous camperons dans la dénonciation de la politique de rigueur alors que c’est la place même de l’Etat, de la fonction publique, des politiques publiques, de l’intérêt général qui est en cause.
Deuxième thèse : l’effondrement idéologique et politique des gauches se produit paradoxalement dans un contexte qui rend son programme toujours plus actuel et possible. Car face à la conjonction des crises écologiques, sociales et de la dignité humaine nous ne pouvons plus refouler (ou reporter) la grande question du partage d’autres types de richesses. De par son histoire, la gauche a certains outils théoriques et une sensibilité lui permettant d’envisager une rupture avec la domination des uns sur les autres et de tous sur la planète.
Cette gauche antiproductiviste est cependant totalement à réinventer en avançant dès à présent trois revendications emblématiques qui font tout un programme et le rendent aussi désirable.
La gauche a développé la précarité et les « travailleurs pauvres » au même titre que la droite, au nom du réalisme économique et du caractère inéluctable et bénéfique de la mondialisation. Elle doit retrouver maintenant le chemin des milieux populaires en se faisant en priorité l’avocat des causes des plus petits, en inventant un langage politique capable d’être audible par les gens de peu, en opposant à la puissance de séduction de la société de consommation quelque chose d’aussi désirable que le mythe du « toujours plus » mais qui soit émancipateur. La gauche doit repenser la production, la richesse et faire le deuil de la centralité du travail. Elle doit prendre au sérieux le dossier du « revenu garanti » qu’il soit présenté par certains comme un « salaire socialisé » ou, par d’autres, comme un « revenu d’existence inconditionnel ». C’est la seule façon de créer de nouvelles solidarités, d’inverser le rapport de force, d’en finir avec le salariat productiviste pour aller vers une société du travail autonome. Le Sarkophage est le journal de ceux qui luttent pour conquérir un revenu garanti pour tous.
Le bilan environnemental de la gauche est aussi effroyable que celui de la droite.
Elle a pillé la planète au nom du nécessaire développement des forces productives.
La gauche antiproductiviste sera bien sûr anticapitaliste mais pas seulement.
Elle sait que le pétrole socialiste n’est pas plus écologique que le pétrole capitaliste et que le nucléaire et les OGM de gauche ne sont pas plus autogérables que ceux des grandes firmes. Elle a appris cependant à ses dépens que si le capitalisme est nécessairement un régime d’accumulation, qui conduit à la destruction de la planète, le socialisme, lui, même « réellement existant », a fait la preuve, par l’absurde, de sa capacité à être a-croissanciste. Il faut donc rompre avec le mythe de la croissance, même rouge ou verte, car ce mot poison empêche de frayer d’autres solutions pour passer du règne de la nécessité à celui de la liberté. Réveillons notre propre mémoire : celle du « droit à la paresse », celle du « vivre et travailler au pays ». Retrouvons la capacité de critiquer l’aliénation et le fétichisme de la marchandise.
La gauche doit prendre au sérieux le dossier de la relocalisation de l’économie qu’elle repose sur l’invention de monnaies locales, sur des éco-taxes, sur des systèmes coopératifs locaux.
Le Sarkophage est le journal de ceux qui refusent le caractère inéluctable de la mondialisation.
La gauche a oublié en chemin le besoin de reconnaissance des plus humbles.
Elle a laissé se développer toutes les formes d’aliénation et de domination.
Elle n’a pas offert à chacun la chance de se réaliser sur le plan éthique.
Elle a perdu le contact avec les « sans » (sans emploi, sans logement, sans papiers, etc). Elle a banalisé le matraquage publicitaire au point d’en défendre aujourd’hui le principe. Elle a ouvert l’école aux marchands avec le Code de bonne conduite des entreprises. Elle a toléré le développement des nouveaux modes de management à base de harcèlement. Elle a banalisé le fait que les cotisations sociale seraient des charges et la solidarité une assistance.
La gauche a fini par oublier la société réelle au nom d’un économisme étroit réduisant le capitalisme à sa rationalité instrumentale et à sa seule extorsion de sur-valeur. Elle a oublié que les congés payés furent aussi la grande époque de l’éducation populaire. Elle a laisse croire que les 35 heures ce pouvait être plus de TF1, de Disneyland, de McDo, de Leclerc.
Face à la généralisation de la société du mépris, la gauche écologique et sociale doit prendre aussi au sérieux les principes d’une morale de la reconnaissance dont parle Axel Honneth : chacun de nous a droit au respect comme forme minimale de la reconnaissance. La révolte des banlieues comme le port du voile expriment aussi cette aspiration à la dignité, la révolte en cours des scolarisés est d’abord l’expression de leur refus de la vulnérabilité. Comment être du côté de la lutte pour la reconnaissance c’est à dire de l’affirmation des qualités positives des sujets humains ou des groupes sans remettre en cause le productivisme. Ce qui suppose déjà de réinventer un tout autre projet pour l’école du 21e siècle, de réfléchir à quel type d’éducation nous voulons, à quelle type de santé nous voulons, à quel type de vie nous voulons. Ce qui est sûr c’est que cela ne peut passer que par la défense de la sphère publique, par une nouvelle hiérarchie des normes juridiques favorables aux plus petits.
Paul Ariès
Politologue, directeur du Sarkophage
www.lesarkophage.com